Tribune : Pourquoi Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe ne sont-ils pas obligés de répondre à Joseph Kabila ?

Dans cette tribune libre, le professeur Dr Richard Kabuya B. estime que Modeste Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe ne sont pas tenus de réagir systématiquement aux déclarations de Joseph Kabila. Il plaide pour une approche politique responsable, privilégiant la paix, le dialogue et l’intérêt supérieur de la République démocratique du Congo.

Voici l'intégralité de cette tribune:

Pourquoi Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe ne sont pas obligés de répondre à Joseph Kabila.

Certains voudraient voir Modeste Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe prendre publiquement position sur le récent discours de Joseph Kabila. Ils attendent d’eux une condamnation immédiate, catégorique et conforme à la ligne du pouvoir actuel. Mais pour dire quoi exactement ? Et surtout, dans quel intérêt politique ?

Nous sommes en politique, pas à l’église. À l’église, lorsqu’on vous gifle sur la joue gauche, l’Évangile recommande de tendre également la droite. En politique, lorsqu’on vous frappe, la prudence commande de vous protéger, d’évaluer les rapports de force et de défendre vos intérêts légitimes.

Il ne faut donc pas demander à des responsables politiques de se sacrifier au nom d’un prétendu patriotisme qui, dans les faits, se confondrait avec la défense d’un régime. Défendre la nation ne signifie pas proclamer que Félix Tshisekedi serait irréprochable et que Joseph Kabila incarnerait, à lui seul, tout le mal du pays. Une telle simplification ne contribue ni à la vérité ni à la paix.

Au-delà des slogans, un conflit politique ancien

Les Congolais connaissent l’histoire récente de leur pays. Félix Tshisekedi et Joseph Kabila ont gouverné ensemble dans le cadre d’un compromis politique conclu après l’alternance de 2019. Cette alliance s’est ensuite brisée dans un climat de méfiance, d’accusations et de ressentiments.

L’un estime probablement avoir été trahi. L’autre considère avoir dû se libérer d’un accord qui limitait son pouvoir. Depuis, chacun s’est repositionné avec ses alliés : Félix Tshisekedi s’appuie sur l’UDPS et l’Union sacrée de la nation, tandis que Joseph Kabila conserve le PPRD, ses réseaux politiques et les forces qui se reconnaissent aujourd’hui dans son combat.

Il faut donc éviter de dissimuler cette confrontation derrière des slogans patriotiques. La crise actuelle ne se résume certes pas à l’opposition entre deux hommes, mais il serait naïf de nier le poids de leur différend dans la recomposition politique nationale.

La question essentielle n’est pas de savoir ce que Bahati Lukwebo ou Vital Kamerhe doivent déclarer contre Joseph Kabila. La véritable interrogation est celle-ci : comment sortir la République démocratique du Congo de la guerre, de la fragmentation politique et de la crise de confiance qui menacent son avenir ?

Le vrai dialogue doit s’attaquer aux véritables différends

Un dialogue politique ne doit pas être une rencontre organisée entre des personnalités qui n’ont aucun conflit majeur à résoudre entre elles.

Quel différend armé oppose aujourd’hui Félix Tshisekedi à Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga ou Matata Ponyo ? Ces acteurs critiquent le pouvoir, contestent certaines politiques publiques ou dénoncent la gouvernance du pays. Ils doivent naturellement participer à la vie démocratique et peuvent contribuer à un dialogue national. Mais discuter uniquement avec eux ne suffira pas à mettre fin à la guerre.

La crise la plus urgente vient de ceux qui ont pris les armes, occupé des territoires et installé une administration parallèle dans certaines parties du pays. Ce sont ces affrontements qui ont provoqué la mort de nombreux Congolais, déplacé des familles entières et multiplié les veuves, les veufs et les orphelins.

Goma, Bukavu, Rutshuru, Kabare et plusieurs autres territoires de l’Est portent directement les blessures de cette guerre. C’est donc avec les protagonistes réels de cette crise — sans exclure les dimensions régionale et internationale du conflit — qu’il faudra trouver une issue politique et sécuritaire.

Dialoguer ne signifie ni blanchir des crimes ni récompenser la prise des armes. Cela signifie rechercher les moyens d’arrêter la guerre, tout en garantissant la justice, la souveraineté nationale et la protection des populations.

Les morts ne reviendront malheureusement pas. Mais les vivants peuvent encore être sauvés. Refuser toute discussion susceptible de mettre fin aux violences, sans présenter une solution militaire crédible, durable et réalisable, reviendrait à condamner les populations à subir indéfiniment les conséquences de la guerre.

Joseph Kabila n’est ni un ange ni un saint

Critiquer le régime actuel ne transforme pas Joseph Kabila en modèle de démocratie. Son passage au pouvoir reste marqué par de graves controverses, des restrictions des libertés publiques, des répressions et des violences dont la mémoire demeure vive.

Rossy Mukendi et Thérèse Kapangala ont perdu la vie sous son régime. D’autres Congolais ont également été victimes de violences politiques et de violations des droits humains durant cette période. Joseph Kabila ne peut donc pas effacer son propre bilan simplement en dénonçant aujourd’hui les erreurs de ses successeurs.

Peut-être que ses années loin du pouvoir lui ont permis de mesurer certaines fautes commises pendant sa présidence. Peut-être a-t-il compris que des informations importantes lui avaient été cachées ou que certains de ses collaborateurs l’avaient mal conseillé. Mais aucune prise de parole ne peut suffire à le dédouaner de ses responsabilités historiques.

Cependant, le bilan contestable de Joseph Kabila ne doit pas servir de prétexte au pouvoir actuel pour éviter son propre examen de conscience. Les Congolais constatent que certaines pratiques dénoncées hier se reproduisent aujourd’hui : répressions, arrestations, intolérance politique, discours d’exclusion et fragilisation des institutions.

Le fait que Kabila ait mal gouverné ne signifie pas que tout ce qu’il dit aujourd’hui est automatiquement faux. De la même manière, critiquer certaines déclarations de Kabila ne signifie pas accorder un blanc-seing au régime actuel.

Pourquoi Bahati Lukwebo devrait-il défendre un régime qui le marginalise ?

On demande à Modeste Bahati Lukwebo de prendre la parole pour défendre les institutions et le régime. Mais la politique repose aussi sur la réciprocité, la confiance et le respect des engagements.

Que lui offre-t-on politiquement en retour ? Veut-on seulement utiliser son poids, son expérience et son implantation nationale pour consolider un pouvoir qui, parallèlement, le marginaliserait ?

Bahati Lukwebo n’a pas besoin de condamner Joseph Kabila pour démontrer son patriotisme. Son parcours parle pour lui. Investir dans son pays, créer un grand parti politique, rassembler des Congolais de plusieurs provinces et servir l’État comme ministre, mandataire public et président du Sénat constituent déjà des preuves d’engagement national.

Le patriotisme ne se mesure pas au nombre de déclarations prononcées en faveur du pouvoir. Il ne consiste pas à défendre aveuglément un régime, encore moins à répéter les mots d’ordre élaborés par d’autres.

Il en va de même pour Vital Kamerhe. Comment peut-on le vilipender, l’affaiblir ou le marginaliser, puis exiger de lui qu’il monte immédiatement au front pour défendre ceux qui l’attaquent ? Un homme politique sérieux ne peut ignorer les coups qu’il reçoit ni sacrifier continuellement ses intérêts sans garantie de réciprocité.

La réaction de Jean-Pierre Bemba n’est pas surprenante

Certains citeront Jean-Pierre Bemba comme exemple d’un responsable politique ayant répondu à Joseph Kabila. Mais cette réaction doit être replacée dans son histoire personnelle et politique.

Les relations entre Jean-Pierre Bemba et Joseph Kabila ont été profondément marquées par leurs affrontements politiques, militaires et électoraux, ainsi que par les années passées par Bemba à La Haye. Il serait donc étonnant qu’un discours offensif de Joseph Kabila le laisse indifférent.

Sa réaction est compréhensible au regard de ce passé. Mais elle ne constitue pas une obligation imposable à tous les autres dirigeants de l’Union sacrée. Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe ont leurs propres parcours, leurs propres responsabilités et leur propre lecture de la situation nationale.

Lorsqu’ils parleront, ils ne seront pas obligés de reprendre le discours souhaité par le pouvoir. Ils pourront critiquer Joseph Kabila, car il est critiquable. Mais ils pourront également dénoncer les erreurs du régime actuel, proposer des solutions ou placer les souffrances de la population au centre de leur intervention.

Ce sont des hommes d’État. Ils appartiennent d’abord à la République avant d’appartenir à une coalition politique. Leur parole ne doit pas être réduite à un exercice d’allégeance.

Pourquoi Joseph Kabila prend-il un tel risque ?

Une autre question mérite d’être posée : pourquoi Joseph Kabila accepte-t-il de s’afficher politiquement avec des acteurs accusés de participer à une rébellion, visés par des rapports internationaux ou sanctionnés par des puissances étrangères ?

Un ancien chef de l’État connaît la portée symbolique et judiciaire de tels actes. Il connaît également les accusations formulées par les autorités congolaises et les sentiments d’une partie importante de la population à l’égard des groupes armés.

S’il prend néanmoins ce risque, il est légitime de s’interroger sur les assurances politiques, diplomatiques ou sécuritaires dont il pense disposer. Cela ne permet pas d’affirmer, sans preuves, qu’une puissance étrangère le soutient directement. Mais son aisance à circuler dans plusieurs pays africains et l’absence apparente d’isolement international absolu invitent à analyser la situation avec lucidité.

En politique, la fumée n’apparaît généralement pas sans qu’un feu brûle quelque part. Il appartient cependant aux institutions compétentes, aux journalistes et aux chercheurs d’établir les faits, plutôt qu’aux responsables politiques de multiplier les accusations sans preuves.

Répondre à tout peut renforcer celui que l’on veut affaiblir

La justice congolaise a déjà prononcé une condamnation extrêmement lourde contre Joseph Kabila. Dès lors, est-il stratégiquement raisonnable de mobiliser tout un gouvernement, une majorité parlementaire et chaque personnalité politique pour répondre individuellement à chacune de ses déclarations ?

À force de lui répondre, le pouvoir risque de donner davantage de poids à sa parole et de le replacer au centre du jeu politique national. Chaque réaction officielle transforme son discours en événement d’État et renforce l’image d’un adversaire que le régime redouterait.

Un État sérieux ne réagit pas à tout. Il agit, produit des résultats, protège la population et laisse ses institutions répondre lorsque cela est nécessaire. Il ne transforme pas chaque déclaration d’un opposant ou d’un ancien président en crise nationale.

Le temps de la raison

La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une nouvelle guerre de déclarations. Elle a besoin d’une stratégie susceptible de restaurer son intégrité territoriale, de ramener les déplacés dans leurs foyers et d’empêcher de nouvelles pertes en vies humaines.

Bahati Lukwebo et Vital Kamerhe ne doivent pas être sommés de répondre à Joseph Kabila simplement pour rassurer le pouvoir ou démontrer une loyauté de circonstance. S’ils prennent la parole, ils doivent pouvoir le faire en hommes d’État : en condamnant ce qui doit l’être, mais aussi en dénonçant les erreurs du régime et en proposant une voie de sortie responsable.

Le changement ne viendra ni des émotions ni des injonctions. Il viendra de la lucidité, de la justice, du courage politique et de la capacité des véritables protagonistes de la crise à accepter une médiation crédible.

La paix ne sera pas obtenue en obligeant tout le monde à réciter le même discours. Elle naîtra lorsque les dirigeants auront le courage de reconnaître la nature réelle de la crise, d’en identifier tous les acteurs et de placer la vie des Congolais au-dessus des intérêts personnels, des règlements de comptes et des calculs de pouvoir.

Professeur Dr Richard Kabuya B.

Auteur et acteur politique congolais

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